Sélection des meilleurs livres et revues – février 2012 : Léatrice Eiseman et Keith Recker, Hartmut Rosa, Pierre Bourdieu, 6 mois et Lignes

Une sélection partielle et partiale d’essais

Au menu de la Tribune ce mois-ci : les couleurs du XXe siècle avec Léatrice Eiseman et Keith Recker, le pouvoir à l’Etat pur décortiqué par Pierre Bourdieu, le temps qui court et nous aliène par Hartmut Rosa, Le siècle des femmes raconté par la revue 6 mois et pourquoi voter (ou s’abstenir) avec la revue Lignes.

Pantone. Le XXe siècle en couleurs – Léatrice Eiseman et Keith Recker

Première impression : un sujet original… Deuxième impression : … et un titre trompeur.

De quoi ça cause : selon le titre, des couleurs qui caractérisent les différentes périodes du XXe siècle. Dans les faits, Pantone traite surtout des artistes, des mouvements et des modes qui, depuis Lalique jusqu’à Jeff Koons en passant par Disney, Dallas ou Lady Di, ont marqué l’histoire de la culture mondiale.

Pourquoi le lire : si vous en avez assez des livres d’histoire de l’art qui racontent tous la même chose, si vous pensez que l’art ne se limite pas aux chefs d’oeuvre de  la peinture, de l’architecture ou de la sculpture et si vous accordez autant d’importance au cinéma, à la mode, aux séries télé, à la création industrielle, aux parcs de loisirs… alors Pantone est fait pour vous. Voilà enfin le premier livre  sur  la création contemporaine, au sens large du terme. Même imparfait et incomplet, le résultat est passionnant.

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Aliénation et accélération – Hartmut Rosa

Première impression : encore un livre sur le temps ?! Deuxième impression : enfin un point de vue intéressant.

De quoi ça cause : de notre rapport au temps. Un rapport de plus en plus guidé par le sentiment d’urgence. Et pour cause : nous ne percevons plus l‘avenir comme une promesse mais comme une menace. Si bien qu’au lieu d’utiliser les innovations technologiques pour nous libérer, nous nous en servons pour en faire toujours plus, toujours plus vite, ne serait-ce que pour rester dans le coup. Une course, pour la compétitivité et contre le temps, évidemment perdue d’avance.

Pourquoi le lire : si l’auteur tente d’analyser les causes et les conséquences de cette accélération du temps, il invite surtout les lecteurs à la réflexion en laissant de nombreuses questions ouvertes : cette accélération du temps est-elle facteur de nouvelles inégalités ? Que pouvons-nous faire pour nous libérer ? Est-ce même possible ? Un livre de sociologie doublé d’une ambition philosophique.

Pour en savoir plus : la critique de et l’interview de l’auteur sur lemonde.fr – Les bonnes feuilles du livre sur mouvements.info

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Sur l’Etat – Pierre Bourdieu

Première impression : Bourdieu nous parle d’outre-tombe ? Deuxième impression : 650 pages !

De quoi ça cause : comment l’Etat est-il parvenu à se hisser au-dessus des autres pouvoirs, au point de devenir incontesté et indiscuté ? Pierre Bourdieu retrace la construction de l’idée d’Etat et la fonction que l’institution remplit au-delà du simple monopole de la violence. 

Pourquoi le lire : un livre événement, que vous soyez fan ou non de Bourdieu. Ceux qui dénoncent l’affaiblissement de l’Etat ont voulu voir dans cette première publication post mortem des cours et séminaires du grand sociologie une caution morale et intellectuelle de première importance. Si on ne se limite pas à la lecture de l’introduction, la réalité est sensiblement différente. Contrairement à ce que soutiennent ses disciples, P. Bourdieu insiste moins sur les avancées du welfare state qu’il ne s’applique à disséquer, une fois encore, et toujours avec le même talent, les mécanismes d’un pouvoir d’autant plus redoutable que ce pouvoir avance masqué. Chemin faisant, le livre ne dit rien des formes alternatives de l’intérêt général dans les pays anglo-saxons, ni de l’Etat ouvertement conçu comme un lieu d’affrontement dans les pays africains.  Aussi magistral soit-il, le cours de Bourdieu y perd singulièrement en pertinence et en intérêt. Ce n’est pas forcément ce qui en a été dit jusqu’à maintenant ? Raison de plus pour vous faire votre propre opinion !

Aller plus loin : la critique des Inrocks

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Le siècle des femmes – Revue 6 mois

Première impression : c’est beau… Deuxième impression : … et vraiment nouveau.

De quoi ça cause : de la vie quotidienne aux quatre coins du globe. Tous les six mois, la revue publie douze photoreportages sur des sujets en marge de l’actualité, commentés par les photographes eux-mêmes et resitués dans leur contexte. Quelques allusions aux événements récents et très peu d’histoires exceptionnelles. 6 mois préfère montrer et raconter le travail des ouvriers chinois, la vie des pêcheurs africains, des ruraux européens ou de prisonniers birmans, les bals du charity business de New York et l’univers chic d’Eaton. Le premier numéro a dépassé toutes les prévisions. Des éditions étrangères devraient prochainement voir le jour.

Pourquoi le lire : moins exotique mais beaucoup plus intéressant que Geo et National géographic réunis. A l’inverse de ces deux revues, 6 mois met le texte au service de l’image et valorise des reportages qui ont généralement nécessité plusieurs mois, sinon plusieurs années de travail. A ne manquer sous aucun prétexte dans le n°2 : d’étonnants portraits de talibans réalisés en toute discrétion par des photographes de quartiers, la vie de femmes immigrées d’Europe de l’Est, partagées entre leur pays d’origine et l’Italie, les mises en scènes de deux cousines de la Pampa et le très émouvant album de famille d’un photographe français.

Quelques regrets : un dossier qui tente sans succès de trouver un fil conducteur entre trois reportages que rien ne rapproche, une rubrique « Instantanés » qui cède à la facilité de photos cocasses ou spectaculaires, quelques rares reportages sensationnalistes (comme le sauvetage manqué d’un bébé hydrocéphale) ou encore des sujets qui n’échappent pas toujours aux clichés (l »Afrique est pauvre, le monde anglo-saxon est foncièrement inégal, l’Asie s’apparente à une jungle, etc.). Des travers sans doute inévitables pour une revue de très grande qualité qui ambitionne aussi de toucher un large public…

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Non pas : voter pour qui. Mais : pourquoi voter ? – Revue Lignes

Notre première impression : effectivement, pourquoi voter ? Notre deuxième impression : et en plus les auteurs répondent à la question !

De quoi ça cause : de l’opportunité de voter ou, au contraire, de s’abstenir pour combattre le capitalisme. Sollicités par le directeur de la revue Lignes, Michel Surya, une cinquantaine d’intellectuels se prononcent en faveur de l’une ou de l’autre solution. Pour les uns, l’abstention est un acte de résistence fondée sur l’absence de compromission avec le système. Pour les autres, moins nombreux, ce renoncement à la participation électorale s’assimile, au contraire, à une démission souhaitée et organisée par la classe dirigeante. Le tout est argumenté sur un ton franchement combatif, parfois désabusé, par moment poétique.

Pourquoi le lire : pour mieux comprendre l’hostilité d’une partie de l’exrême-gauche à l’égard du vote électif et de la démocratie représentative. Les articles les plus argumentés sur cette question sont incontestablement ceux de Yves Dupeux (« Le bonheur de ne pas voter »), de Philippe Hauser (« Les maos disaient… ») et d’Olivier Jacquemond (« Je préfère ne pas »). 

En savoir plus : avec l’article paru dans la rubrique Idées du Monde

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A signaler aussi : La force du vide – Frédéric Nef (un sujet stimulant et rarement traité. Malheureusement l’auteur se perd dans les méandres de sa pensée) ; Les nouveaux prolétaires – Sarah Abdelnour (un sujet ambitieux et de moins en moins traité. Hélas, beaucoup de platitudes et peu de chiffres. Un livre vite fait, mal fait).

Franck Gintrand

> La sélection des meileurs livres et revues de l’année 2012

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