Sélection des meilleurs livres – mai 2012 : Thomas Houtryve, Marie Deroubaix, Pierre Cassou-Noguès, Bernard Attali, Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot

Une sélection partielle et partiale

Au menu de la Tribune ce mois-ci : une plongée hallucinante du photographe Thomas Houtryve dans les pays où La lutte continue contre le capitalisme, comme si de rien n’était, comme si le Mur n’était jamais tombé. Marie Deroubaix, décédée en 2011 des suites d’un cancer, décrit ses derniers 6 mois à vivre. Toujours au coeur de l’actualité littéraire, Bernard Atalli raconte quelques grandes figures de l’histoire qui, tels des Phares continuent d’illuminer l’Humanité. Gödel y aurait eu toute sa place mais, plutôt que de nous parler de sa vie et de son oeuvre, Pierre Cassou-Noguès préfère se pencher sur la folie très rationnelle du célèbre mathématicien, dans Les démons de Gödel.

La lutte continue – Tomas van Houtryve

Première impression : tiens un livre sur les monuments de l’ère communiste ? Seconde impression : en fait il ne s’agit pas d’un livre d’histoire mais d’actualité ! 

En résumé : plus de vingt ans après la chute du mur, le communisme n’a toujours pas disparu. Il règne en Chine depuis 1949, au Vietnam et au Laos depuis 1975. En Corée du Nord, Kim Jong-eun, qui a succédé à son père en 2011, maintient le pays dans un strict isolement et une misère noire tout en menaçant régulièrement la région de ses essais nuclaires. Entre la Chine et l’Inde, l’avénement de la démocratie au Népal a bénéficié aux maoïste. Une situation assez comparable à celle de la Moldavie, où les institutions de cette ancienne république de l’URSS sont paralysées par une lutte acharnée entre démocrates et communistes. Pendant ce temps, à 200 kilomètres de la Floride, l’immigration et le système D sont devenues les seules solutions face à un régime castriste qui n’en finit pas de mourir…  Consacrant une trentaine de photos à chacun de ces pays, Thomas Van Houtryve explore le contraste entre l’espérance communiste et une réalité mêlant brutalité des dirigeantes, propagande d’un autre âge et résignation des peuples.

Pourquoi le lire : Thomas Van Houtryve livre un magnifique témoignage, à la fois informatif et personnel, sur le communisme en lutte dans un monde libéral. Ses très (trop ?) belles photographies nous en montrent les symboles triomphants en Chine, vitrifiés en Corée, épars au Laos et au Vietnam, en voie de décomposition avancée à Cuba. Tandis que la révolution contre le dernier roi du Népal évoque n’importe quelle guerre civile, voire n’importe quel conflit armé, la Moldavie renvoie à l’Europe de l’Est sous-développée des années 90. Dans chacun de ces pays d’Asie, d’Amérique ou d’Europe, les photographies de Thomas Houtryve expriment l’obsession lancinante et l’unique mot d’ordre des héritiers de Lénine et de Mao face au reste du monde : aujourd’hui comme hier, la lutte continue…

Quelques images sur photographie.com

6 mois à vivre – Marie Deroubaix

Première impression : un titre à la Die hard sans Bruce Willis et un chouia racoleur (sans doute le choix de l’éditeur) Deuxième impression : effectivement, il s’agit d’une course contre la montre à cette différence près que cette course-là se termine mal.

En résumé : le cancer du poumon – dont l’auteur est atteint et décédé depuis la parution de son livre – et le cancer du sein sont les premières causes de décès prématuré chez l’homme et chez la femme. On pourrait penser que le soulagement de la douleur constitue une priorité. A lire Maire Deroubaix, il n’en est rien. Non seulement les traitements continuent d’être particulièrement douloureux mais, pire encore, ils sont souvent inutiles voire nocifs.

Pourquoi le lire : pas de discours larmoyant ni philosophique mais un témoignage accablant contre l’acharnement thérapeutique. D’emblée, le ton est donné : « En France il faut souffrir jusqu’au bout. Cela fait marcher les laboratoires et cela justifie le rôle et les honoraires de certains médecins ». Quel est l’intérêt de maintenir coûte que coûte des personnes en fin de vie ? Les statistiques parlent d’elles-mêmes et elles sont démoralisantes : « malgré la multiplicité des traitements, il n’existe aucune amélioration des chances de guérison depuis vingt ans ! La médiane de survie est d’environ dix mois. Survie à cinq ans : à peine deux personnes sur dix ». Et l’auteur de citer le professeur Henri Joyeux selon lequel trois quarts des chimiothérapies seraient contestables.  Alors pourquoi cet acharnement ? Le traitement du cancer met en jeu des budgets considérables et constitue une source de financement majeure pour de nombreux d’établissements. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication. La « mort douce et paisible » que le médecin est censé procurer « lorsqu’il n’y a plus d’espérance » relève du tabou et de l’omerta qu’aucun responsable politique français n’a voulu briser jusqu’à présent. Faute de cadre légal en France, Marie Deroubaix se fait euthanasier en Belgique en octobre 2011. Le 24 mars 2012, une manifestation organisée par l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD) interpelaient les candidats à la présidentielle pour que l’euthanasie soit enfin légalisée.

En savoir plus avec le journal Libération

Sur le même sujet : Hors de moi de Claire Marin, un livre très beau et très dur, paru en 2008 : « Quand tant de regards, habitués à la maladie et à sa puissance dévastatrice, ont traversé ce corps avec indifférence, lassitude ou résignation, il ne reste plus grand chose de pudique, de fier ou de sensuel. »

Phares. 24 desstins – Jacques Attali (réédition poche)

Première impression : encore un attali et pas un petit ! Deuxième impression : mais où trouve-t-il le temps ?

En résumé : l’histoire universelle de la pensée vue par Jacques Attali à travers les figures historiques qui l’ont inspiré. Ni plus, ni moins. Comme Alain Minc, Attali est à la fois un conseiller et un essayiste, un homme d’action et de réflexion. Comme l’auteur de La machine égalitaire, il peut parler d’une diversité incroyable de sujets avec clareté et intelligence, pédagogie et acuité. Car Jacques Attali est brillant. Si brillant même que c’en est énervant. Major de promotion de l’École polytechnique et 3e de promotion de l’ENA,  ingénieur du Corps des mines et docteur d’État en sciences économiques, il a enseigné dans les meilleures écoles, contribué à la création de Action Contre la Faim, conseillé François Mitterrand, présidé la BERD avant de se lancer dans l’ingénérie financière. Sa bibliographie est aussi impressionnante que son cv : une quarantaine d’essai depuis 1973, sept romans, quatre biographies, cinq mémoires, deux pièces de théâtre sans oublier un conte pour enfant illustré par Philippe Druillet. Dans Phares, paru en 2010 et réédité en poche en 2012, Jacques Attali parle « de ceux qui [le] guident » et ont laissé « une trace durable dans l’histoire en donnant un sens au devenir du monde ».

Pourquoi le lire : Phares est une histoire des idées unique par son érudition et sa clarté. Bien sûr, on s’étonnera du choix de certains noms – qui passionnent l’auteur sans avoir nécessairement l’étoffe des plus grands. De même, pourra-t-on regretter ce syndrome du bon élève qui pousse Jacques Attali à décrire la vie de chacun dans les moindres détails quand il aurait été plus intéressant – plus cohérent avec le titre et l’ambition de l’ouvrage – d’expliquer en quoi la pensée des uns et des autres reste d’actualité. Mais ces faiblesses ne doivent pas faire oublier l’essentiel : Phare tient le lecteur en haleine du début à la fin. Il nous fait redécouvrir des penseurs connus, nous montre comment Aristote entreprend de concilier la vie et la raison, Boèce et Thomas d’Aquin, la raison et la foi,  Caravage, la religion et la rue, Hobbes, l’Etat et la liberté, Darwin, l’hérédité et l’environnement. Mais l’auteur s’attarde aussi sur le destin de figures asiatiques telles Açoka, « roi prètre » sans qui le bouddhisme aurait sans doute disparu, Shrimad Râjchandra, fondateur du jaïnisme (une religion dérivée de l’hindouisme) ou encore l’empereur japonais Meiji, habile promoteur de la modernité dans un pays encore dominé par la féodalité. Le moyen orient n’est pas oublié avec le musulman Ibn Rush et le rabbin andalou Maïmonide, tous deux croyants et philosophes, ni l’Amérique avec le poète Walt Whitman et l’inventeur Thomas Edison. Mais tous les phares ne brillent pas de la même façon. Certains ne laissent à la postérité aucune oeuvre marquante sinon l’exemplarité de leur propre vie. Jacques Attali consacre ainsi quelques très belles pages à Walter Rathenau. Industriel, écrivain et homme politique d’une exceptionnelle intelligence, ce juif allemand d’abord partisan d’une « guerre totale » contre la France devint un acteur central de la république de Weimar. Son assassinat en 1922 par les adversaires les plus résolus du traité de Versailles montra avec quelques années d’avance l’incapacité de l’Allemagne à juguler ses démons intérieurs. Presque un siècle plus tard, la lumière du souvenir continue de briller contre l’obscurité.

En savoir plus : interview de Jacques Attali « il faut être écouté du prince, ou rejeté par le prince » – L’Express

Les démons de Gödel – Pierre Cassou-Noguès

Première impression : Logique et folie, un thème rarement traitré Deuxième impression : le livre présente les mêmes caractéristiques que son sujet

En résumé : célèbre mathématicien du XXe siècle, Gödel fait partie de ce petit groupe d’intellectuels qui  ont révolutionné la logique moderne dans la lignée d’Aristote (et de sa théorie du syllogisme),  d’Ockham – et du fameux « rasoir » qui porte son nom –  de Leibniz – le premier qui ait imaginé un langage universel – mais surtout de Frege – le père de la philosophie analytique, une philosophie attachée à des définitions rigoureuses et une approche par problématique. Gödel n’est pas philosophe mais mathématicien de formation. Toutefois, son fameux théorème d’incomplétude selon lequel certaines propositions sont indécidables, c’est-à-dire ni démontrables, ni réfutables, pour la simple raison qu’elles sont alternativement vraies ou fausses, a des répercussions qui vont bien au-delà de la logique strictement mathématique.  Gödel, lui-même, consignaient des réflexions sur la nature humaine et le sens de la vie qu’il s’est toujours abstenu de rendre publiques. Des idées un peu folles ? En fait, pas tant que ça. 

Pourquoi le lire : ce qui distingue l’irrationalité pure de la logique la plus rigoureuse ? En fait, pas grand chose. Gödel n’est ni un savant fou, ni un physicien obsédé par la volonté de concilier Dieu et la science. Non, Gödel a plus prosaïquement peur de la mort. Une peur panique et viscérale. Obsédé par cette idée, il choisit de ne pas assister à l’enterrement de sa mère en prétextant que sa présence ne changerait rien à l’affaire. Craignant de mourir asphyxié par les gaz, il vit fenêtres grandes ouvertes. Redoutant  d’être empoisonné, il arrête de se nourrir. Pour Gödel, la mort n’est pas seulement insoutenable. Elle est intellectuellement révoltante, logiquement incohérente. Le mathématicien essaye de le démontrer et de s’en convaincre en se référant, plus ou moins consciemment, à son théorème de l’incomplétude. Pour lui, l’esprit a le pouvoir de prendre conscience de sa propre façon de fonctionner et de modifier les règles de ce fonctionnement. Il est en celà supérieur au cerveau qui n’est qu’une machine à raisonner. Et c’est parce que l’esprit n’est pas réductible au cerveau qu’il lui survit et que la vie ne s’arrête pas à la mort. « L’idée que tout dans le monde a un sens est, après tout, précisément analogue au principe que tout a une cause ». Or « quel serait le sens de former un être (l »homme) qui a un tel éventail de possibilités (…) et de ne pas permettre d’en réaliser le millième ? » Une hypthèse somme toute très gödelienne. Ni démontrable, ni réfutable…

En savoir plus : Kurt Gödel aux frontières de la raison : des théorèmes aux théo-rêves… par Ariel  Suhamy

Sur le même sujet : Logicomix, un récit en bande dessinée  de Apóstolos K. Doxiàdis sur Russel et où on croise Fredge et Gödel. A lire absolument.

Toute l’histoire du monde de la préhistoire à nos jours – Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot

Première impression : le livre est recommandé par la FNAC Deuxième impression : je feuillette. C’est effectivement passionnant

En résumé :  Sorte de Malet-Isaac remis au goût du jour, Toute l’histoire du monde se propose de réconcilier les Français avec la chronologie. « Récit forcément incomplet, orienté par le point de vue de ses auteurs, rudimentaire mais plein de rapprochements surprenants et de questions impertinentes (…) il est destiné à tous, à l’exception des historiens de métier. »

Pourquoi le lire : De l’apparition du langage à la fin de l’explosion démographique, Toute l’histoire de l’humanité tient en 400 pages, format poche. Un tour de force ! Le livre évite un double écueil : la longue énumération sans âme des événements et la réduction de l’histoire à une série d’anecdotes pour ne retenir que les faits qui ont profondément et durablement marqué l’histoire du monde : naissance de l’homme et de la religion, de l’agriculture, de l’Etat et du droit…

En savoir plus

> La sélection des meileurs livres et revues de l’année 2012

 

Publicités