Sélection des meilleurs livres – juin 2012 : Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, Carlo M. Cipolla, Amartya Sen, Laura Bossi, Emmanuel Burdeau…

Une sélection partielle et partiale

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Au menu de la Tribune ce mois-ci : une bio de l’ex-futur couple présidentielle, les SK, par Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin qui signe leur deuxième coproduction. De son côté, Christian Morel continue d’explorer Les décisions absurdes pour nous aider à les éviter. Sur un sujet voisin, découvrez Les lois fondamentales de la stupidité humaine de Carlo M. Cipolla. Vous serez surpris, et par le fond etpar la forme. Dans un registre moins sociologique (quoi que), il faut également ne manquer sous aucun prétexte Les frontières de la mort de Laura Bossi et le livre collectif consacré par Emmanuel Burdeau et quelques autres à la désormais mythique série américaine, The Wire.

Les Strauss-Kahn – Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

Première impression : enfin un peu de recul sur cette histoire ? Seconde impression : une bio dépassionnée en tout cas

En résumé : récit de l’ascension et de la chute du couple français le plus connu au monde. Enfin, en théorie. Car dans les faits, les deux journalistes parlent surtout de monsieur.

Pourquoi le lire : enfin un livre dont l’objectif n’est pas de dessouder un mythe – déjà passablement ébranlé -, et encore moins d’essayer de relativiser l’indéfendable – une cause perdue par avance. La biographie des Strauss-Kahn revendique la neutralité politique, et c’est son principal mérite. Pour le reste, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin ne nous apprennent pas grand chose – malheureusement – ni ne nous éclairent vraiment sur la complaisance dont DSK a bénéficié durant toutes ses années – ce qui est tout de même embêtant. Comment le secret a-t-il pu être aussi bien gardé ? Que savait Anne Sinclair de la vie cachée de son mari ? Et les personnalités qui se sont empressées de défendre DSK lors de son arrestation ? Bien sûr, les deux journalistes soulignent la complicité de l’entourage professionnel (au risque d’en exagérer l’influence) et chargent l’agence de communication de Stéphane Fouks de tous les maux. Mais cette grille de lecture – qui néglige la différence pourtant essentielle entre infidélité chronique, harcellement et comportement violent – ne donne aucune preuve tangible des pressions exercées pour empêcher la parution de telle ou telle révélation – a l’inconvénient de passer sous silence l’omerta des medias. Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, qui sont pourtant bien placées pour en parler, évitent soigneusement le sujet. Un angle mort, à la fois logique et regrettable. 

En savoir plus : «Le passé de DSK ne plaide pas en sa faveur» : tchat avec Jean Quatremer, correspondant de «Libération» à Bruxelles, le premier et l’unique journaliste à avoir publiquement évoqué avant l’affaire «le seul vrai problème de Strauss-Kahn» : son «rapport aux femmes».

Les lois fondamentales de la stupidité humaine – Carlo M. Cipolla

Première impression : encore un livre sur l’imbécilité !? Seconde impression : curieux, c’est publié au PUF (Presses Universitaires de France) 

En résumé : Carlo M. Cipolla, spécialiste de l’histoire économique, divise l’humanité en quatre grandes catégories : les intelligents, les bandits,  les crétins et les stupides. Les intelligents pratiquent des relations gagnant/gagnant, les bandits jouent gagnant/perdant tandis que les crétins se retrouvent dans la situation inverse. Reste les stupides, une catégorie dont l’importance et le pouvoir de nuisance sont trop souvent sous-estimés. Et pour cause : le comportement du Stupide heurte la pensée rationnelle puisqu’il a pour habitude de faire perdre les autres individus sans en tirer le moindre bénéfice. Rien de bien grave, si ce parti pris auto-destructeur n’était, de l’avis de C.-M. Cipolla, la chose la mieux partagée du monde, y compris chez les cadres supérieurs ou les intellectuels.

Pourquoi le lire : publié par les Presses Universitaires de France, Les lois fondamentales délivrent une réflexion mi-sérieuse, mi-amusée sur le genre humain. Le livre pourrait s’inscrire dans la lignée des plus grands pamphlets si C.-M. Cipolla s’appuyait sur des exemples concrets. En choisissant au contraire de rester à un niveau général et théorique, l’auteur rend sa démonstration difficilement attaquable mais aussi plus obscure. Qui est vraiment le Stupide ? Pourquoi s’acharne-t-il à perdre et faire perdre ? Est-il mû par la dépression, le dépit, la jalousie ? C.-M. Cipolla ne le dit pas. De même qu’il ne se prononce pas sur le caractère génétique de la crétinerie ou de l’intelligence (alors qu’il défend l’hérédité de la stupidité), il ne précise pas si l’Intelligent peut durablement échanger avec le Crétin ou si le Stupide doit avancer masquer pour réussir à berner le Bandit. Mais en donnant toute sa place à l’irrationnalité  dans le jeu social et en résumant les relations interpersonnelles à quelques combinaisons, C.-M. Cipolla ouvre indéniablement de nouvelles pistes de réflexion tout en donnant une dimension ludique à la sociologie. C’est dire si ce livre mérite d’être lu.

Aller plus loin avec cannibaleslecteurs

Les décisions absurdes – Christian Morel

Première impression :  10 ans après un premier essai sur le même thème, Morel creuse son sillon Deuxième impression : Et c’est toujours aussi intéressant

En résumé : Après avoir exploré les facteurs qui peuvent conduire à prendre une mauvaise décision, Christian Morel s’attarde dans ce nouvel opus sur la meilleure façon de faire un choix. Objectif : formaliser les « métarègles de la fiabilité » au moment de la décision et en phase d’exécution. Comme dans le premier tome des Décisions absurdes,  l’auteur s’appuie sur des exemples concrets où l’erreur d’expertise peut avoir des conséquences graves : aéronautique, nucléaire, chirurgie…

Pourquoi le lire : sur la collégialité des décisions, l’évaluation des règles déjà en vigueur ou encore de l’acceptation des erreurs, Christian Morel ne dit rien d’iconoclaste, ni même de bien original. Si un fossé subsiste entre la théorie et la pratique, le discours et l’action, personne ne prône pour autant l’autocratie, l’absence d’évaluation ou la répression systématique et impitoyable des fautes. La réflexion de l’auteur devient plus intéressante sur les « biais de perception » et l’ambiguïté du langage auquel il avait consacré l’essentiel de son premier ouvrage. Mais le chapitre consacré à l’intelligence collective est de loin le plus riche d’enseignements. Pour le sociologue, pas d’intelligence sans débat, ni divergence persistante au moment de la conclusion. Contrairement à l’opinion commune qui pose la recherche du consensus comme une fin en soi, il faudrait voir dans toute décision prise à l’unanimité le résultat d’un déficit d’argumentation et de confrontation. C’est parce qu’il repose sur cette conviction que le droit talmudique prévoit l’acquittement d’un accusé condamné à l’unanimité. Et c’est en raison du même principe qu’un médicament accepté par tous les membres d’un comité compétent devrait entraîner l’interdiction de sa commercialisation. Une position excessive ? Cette question mériterait justement d’être débattue. Trop souvent le consensus est valorisé, la minorité se range à l’avis dominant (celui du nombre ou de la hiérarchie), le silence de la minorité étant interprété par le groupe comme la preuve d’un accord tacite. Pour éviter cette « illusion de l’unanimité » qui conduit généralement à une polarisation des positions (y compris modérées), Christian Morel donne quelques recettes : pas plus de douze participants pour une réunion de trois heures, effacement des signes d’autorité, désignation d’un « avocat du diable » ou encore tours de table systématiques. Des conseils précieux à l’heure où la spécialisation croissante des fonctions menace la cohérence d’ensemble et où la communication transversalle n’a jamais été aussi indispensable pour garantir une bonne coordination des expertises. Pour tous ceux qui sont convaincus de la supériorité de la décision collective sur l’autocratie, le livre de Christian Morel vient rappeler que la démocratie n’est pas seulement une affaire de justice mais aussi d’intelligence.

En savoir plus avec wikipedia

Les frontières de la mort – Laura Bossi

Première impression : un sujet passionnant Deuxième impression : un point de vue engagé

En résumé : il n’aura fallu que trois événements pour que la mort change d’époque et de définition : la découverte par Xavier Bichat de la survie de la vie « organique » après l’arrêt définitif du cerveau, les progrès fulgurants de la biologie et de la chirurgie, l’assimilation de la mort cérébrale à la mort clinique. L’encéphalogramme plat se substitue alors à l’arrêt du coeur pour constater le décès et autoriser les greffes d’organes. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Pourquoi le lire : En prenant comme seul critère du décès l’extinction de l’activité cérébrale, la mort encéphalique renvoie à  la croyance en l’âme. Même si ce n’est plus l’âme qui est censée survivre au corps mais le corps qui survit à l’âme, la mort redevient une porte sur la vie, ou plus exactement sur le maintien en vie. Bonne nouvelle ? Oui et non. Car ce raisonnement peut mener très loin. Dès lors que des morts peuvent sauver des vivants, pourquoi ne pas imaginer des réserves de « cadavres encéphaliques » sur le modèle des banques de gènes, d’embryons ou de sperme ? Pour Laura Bossi cette nouvelle forme de « cannibalisme » n’aurait rien d’illogique si la mort encéphalique ne soulevait en réalité bon nombre de questions. Cette mort est-elle si indiscutable dès lors que certains décès continuent d’être constatés à coeur arrêté, c’est-à-dire avant même l’arrêt du cerveau ? Est-il normal de procéder à des prélévements en se fondant sur l’accord présumé de la personne décédée ? Et en admettant que la conscience définisse la personne, un être humain privé de conscience (parce que plongé dans un état végétatif persistant) ne devrait-il pas être considéré lui aussi comme mort ? A ces questions fondamentale, Laura Bossi – qui ne fait pas mystère de ses convictions religieuses – répond par la négative, sans hésitation et sans nuance. En admettant qu’elle ait raison sur les possibles dérives de la mort encéphalique, une question demeure : un retour en arrière est-il encore possible ? Face à l’augmentation vertigineuse des greffes et à celle des demande qui ne peuvent être satisfaites, on peut raisonnablement en douter.

En savoir plus : l’auteur interviewée par François Noudelmann – Le journal de la philosophie – France Culture Pour aller plus loin : Les objections philosophiques en matière de « mort encéphalique » : sont-elles médicalement pertinentes ? David Rodríguez-Arias Vailhen

The Wire. Reconstitution collective – Kieran Aarons, Emmanuel Burdeau, Grégoire Chamayou, Philippe Mangeot, Mathieu Potte-Bonneville, Jean-Marie Samocki, Nicolas Vieillescazes

Première impression : une étude sociologique de Baltimore à travers le prisme de la série ? Seconde impression : pas du tout, une analyse de la série par des chercheurs et des universitaires confirmés

En résumé : un livre sur la meilleure série de l’histoire selon Time magazine. L’histoire : la lutte quotidienne de la police de Baltimore contre les traficants de drogue. Une lutte vouée à l’échec en raison des intérêts financiers en jeu mais aussi des intérêts politiques et des luttes d’influence au sein de la police elle-même… La série a débuté en 2002 et s’est achevée en 2009. Elle reste encore largement méconnue en France.

Pourquoi le lire : après Mad Men, The Wire est la seconde série américaine à faire l’objet d’une analyse approfondie et en langue française. C’est dire si elle mérite d’être regardée. Mais à la différence de Mad Men, l’intérêt de The Wire réside moins dans son esthétique que dans sa dimension politique. Chaque saison décrit moins des parcours individuels que des groupes sociaux : la police de Baltimore traversée par les conflits internes, les docks menacés par la promotion immobilière et et le monde ouvrier par la robotisation du métier, le milieu de la drogue confronté à une expérience inédite (et fictive) de dépénalisation, l’école et de son nauffrage, la presse et de ses contradictions. Une série profonde. Un livre à la hauteur.

En savoir plus : la critique de Guillaume Morel du Monde sur Critikat.com

Côté des revues : à ne pas manquer le dossier spécial de Capital L’aventure de l’économie vue du ciel. S’inspirant ouvertement de Yann Artus Bertrand, les photos les plus époustouflantes se réfèrent à l’urbanisation du monde : le plus grand et le plus haut des échangeurs jamais construits en Californie culmine à 35 mêtres au dessus de Los Angeles, les Emirats multiplient les folies en construisant des îles artificielles ou des tours toujours plus hautes, un promoteur crée une nouvelle ville en Floride au milieu des alligators, le Caire s’étend jusqu’au pied des pyramides. Beau et inquiétant à la fois.

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