Sélection des meilleurs livres – aout 2012 : Odile Plichon, Grady Klein et Yoram Bauman, Stephano Mastrogiacomo et Pierre Sindelar, Pauline Martin et Maddalena Parisse

En cours de rédaction

Au menu de la Tribune ce mois-ci : des livres sérieux comme Le livre noir des médecins stars d’Odile Plichon ou Qui détient la clé de l’Univers ? de Deepak Chopra et Leonard Mlodinow. Des livres en apparence plus légers comme Les seigneurs du Management de Stephano Mastrogiacomo et Pierre Sindelar sur l’arbitraire du Pouvoir en entreprise ou Comment j’ai arrêté de consommer de Frédéric Mars sur l’addiction de la consommation. Et un très joli hommage à L’Oeil photographique de Daniel Arasse par Pauline Martin et Maddalena Parisse.

Le livre noir des médecins stars – Odile Plichon

Première impression : histoire d’escrocs ? Deuxième impression : non, dérive d’un système

En résumé : Journaliste au Parisien, spécialiste des questions de santé, Odile Plichon dissèque le monde méconnu des grands professeurs de médecine et s’attarde sur trois figures sulfureuses : le docteur Stéphane Delajoux et ses nombreux mensonges, les nombreux médecins de Liliane Bétancourt, le professeur Khayat et les comptes opaques de sa fondation, le professeur Roux du CHR de Metz et ses curieuses pratiques.

L’intérêt : Bernard Debré a du manquer de s’étouffer en découvrant les bonnes feuilles du livre d’Odile Plichon. Accusé par la journaliste du Parisien de mentir depuis des années en prétendant avoir opéré François Mitterrand de la prostate, le célèbre urologue a aussitôt porté plainte pour diffamation. Une réaction à laquelle l’auteur et son éditeur s’étaient visiblement préparés. Il est vrai que  Le livre noir tire à l’arme lourde. Dans le viseur d’Odile Plichon quelques grands noms du secteur hospitalier et, plus largement, une corporation de quelques milliers membres : celles des grands professeurs de médecine. Nommés à vie et bénéficiant de solides avantages, ces pontes disposent de leur temps comme ils l’entendent. Ainsi, Bernard Debré n’est pas seulement chef du service d’urologie à l’hôpital Cochin, il exerce aussi un certain nombre de fonctions : conseiller de Paris, député, président de la Fondation santé des étudiants de France, membre du Comité consultatif national d’éthique et membre de l’Académie des sciences d’outre-mer. Autant de responsabilités qui ne l’empêchent pas d’écrire au rythme d’un livre par an. Mais Bernard Debré n’est pas un cas isolé. Le professeur Philippe Juvin fait encore plus fort. Maire et député européen, aministrateur de l’EPAD et secrétaire national de l’UMP, membre de plusieurs commissions et groupes de réflexion, sa nomination à la tête des Urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou est apparue comme une provocation et a suscité une levée de boucliers. Où ces professeurs multicartes trouvent-ils le temps de diriger leur service et de faire de la recherche ? Et comment continuent-ils d’opérer sans subir le contrecoup de la fatigue et faire courir des risques disproportionnés à leurs patients ?  Seule explication : les professeurs délèguent beaucoup (y compris leurs propres articles scientifiques et une partie des opérations qu’ils sont censés effectués eux-mêmes) et font financer par l’Etat des activités qui n’ont qu’un lointain rapport avec la recherche et l’exercice de la médecine. Mais le plus grave ne réside pas dans cette multiplication des activités extra-médicales. Après tout, les professeurs menant de front une carrière littéraire, politique, mondaine et médicale ne constituent qu’une minorité. Un phénomène le plus inquiétant, et de plus grande ampleur, se joue  au sein même des établissements. En théorie, l’Etat accorde aux professeurs de médecine le droit d’avoir une clientèle privée au sein de l’hôpital public à la condition de ne pas y consacrer plus de deux demi-journées par semaine. Faute de contrôle, ce quota est rarement respecté et  l’inégalité de traitement des patients au sein de secteur hospitalier public s’est généralisé en toute légalité. Selon que les patients choisissent la filière privée plutôt que la filière publique (pour peu qu’ils soient informés de l’existence de deux filières), les honoraires d’un même praticien peuvent être multipliés par 10. En l’absence de devis, il arrive même que le tarif se réduise à une simple fourchette, à charge pour le client de voir préalablement ce que sa mutuelle peut prendre en charge.  Pour un montant sensiblement plus élevé par rapport à la filière publique, la filière privée offre un avantage par rapport à la filière publique : elle permet au malade de choisir son praticien. Tout le problème c’est que ce choix se double très souvent d’un autre privilège : un délai d’attente plus court, voire beaucoup plus court qu’en consultation publique. Un privilège non seulement anormal dans son principe mais aussi parfaitement répréhensible pour des pathologies qui supposent un traitement rapide. Bien sûr les disciplines qui traitent des malades gravement accidentés ou inconscients n’ont pas le droit d’avoir une clientèle privée en secteur hospiralier.  Mais celles qui y sont autorisées ne s’en privent pas. Selon un médecin généraliste interrogé par la journaliste, « certains grands professeurs ne se donnent même plus la peine d’adapter leurs tarifs à une clientèle désargentée ». La situation est telle que les praticiens les mieux rémunérés ne travaillent pas en clinique mais à l’hôpital. « Paradoxe des paradoxes, écrit Odile Plichon, il est aujourd’hui plus lucratif de faire son business à l’ombre de l’hôpital public que dans un cadre 100% privé ! » Comment mettre un terme à cette dérive ? Pour la journaliste, il faudrait d’abord que les médecins proposent systématiquement des soins publics avant d’évoquer l’existence du privé. Ensuite, il faudrait s’assurer qu’ils le font effectivement en demandant la publication des cates publics et des actes privés et en effectuant des testings. Après tout, « tolérerait-on, par exemple, que des enseignant dûment rétribués par l’Education nationale désertent leur collège pendant les heures de cours, pour aller dispenser leur savoir devant des écoliers « privés » ? Dommage qu’Odile Plichon n’explique pas pourquoi l’Etat tolère ce qu’il n’accepterait d’aucune autre corporation. Dommage aussi qu’elle affaiblisse aussi la portée de sa démonstration en évoquant pêle-mêle escrocs notoires et figures sulfureuses du monde de la médecine sans rapport avec les sytème qu’elle entend dénoncer. Oui, dommage.

En savoir plus avec L’Express : Le livre noir des médecins stars: quand Xavier Bertrand fait des cadeaux aux mandarins; Le livre noir des médecins stars: la méthode Debré; Le Livre noir des médecins stars: le « jackpot » du privé à l’hôpital et Le Livre noir des médecins stars: la « PME » David Khayat

L’économie en bande dessinée – Grady Klein et Yoram Bauman

En résumé : les notions et les principes de base de la mircroéconomie en bande dessinée et sur la base d’exemples concrets.

L’intérêt : L’économie en bande dessinée aurait pu s’intituler La main invisible. Moins explicite et donc moins commercial, ce titre aurait été plus juste puisque les auteurs ont à coeur d’expliquer comment, à l’instar de la célèbre métaphore d’Adam Smith, l’intérêt individuel peut servir l’intérêt commun. Rien de très original sinon que le livre ambitionne de le démontrer très méthodique. Sans détailler les chemins de traverse que Grady Klein et Yoram Bauman s’autorisent à emprunter pour atteindre leur but, cette démonstration tire sa force de son extrême simplicité. A la base, on retrouve une conviction : chaque individu s’efforce de maximiser son intérêt en arbitrant entre des solutions comparables, entre le présent et l’avenir, entre la sécurité et le risque. Au niveau des échanges individuels, cette tendance naturelle peut aboutir à l’inverse de l’effet escompté. Chacun campe sur ses positions, refuse de céder quoi que ce soit, quitte à jouer perdant/perdant pour chacune des parties. Vu l’égoïsme de l’homo-économicus, il est même miraculeux que cette logique destructrice n’ait pas tout submergé. Ce qui sauve finalement l’échange de la cupidité individuelle et réussit à transformer cette cupidité en bien commun ne tient pas, selon Grady Klein et Yoram Bauman, à l’intervention plus grande du politique mais à la nature du marché concurrentiel, c’est-à-dire à une multiplication telle des acteurs économiques qu’aucun d’entre-eux n’ait le pouvoir de bloquer le jeu de l’offre et de la demande. Mais ne nous y trompons pas, L’économie en bande dessinée n’est pas le discours pro domo de partisans inconditionnels de l’ultra-libéralisme. Les auteurs n’ignorent pas la propension des économistes à privilégier la liberté sur l’égalité, les critiques d’un Joseph Stiglitz sur l’existence même de la « main invisible » ou les limites de la rationnalité individuelle mise en évidence par Daniel Kahneman. Mais, en libéraux tempérés et convaincus, ils insistent prioritairement sur la nécessité des politiques antitrust et soulignent la capacité du système à inventer en permanence de nouvelles solutions pour s’autoréguler. En ces temps de crise, on pourra trouver le propos naïf voire parfaitement contestable. Il n’en demeure pas moins que L’économie en bande dessinée s’impose, à ce jour, comme la démonstration la plus claire de la parabole de la « main invisible ». On peut ne pas être convaincu sur le fond mais c’est une autre histoire…

En savoir plus avec la critique d’unmondelibre.org : comprendre l’économie et la crise grâce à la BD !

L’oeil photographique de Daniel Arasse – Pauline Martin et Maddalena Parisse

Première impression : une couverture intrigante Seconde impression : un petit livre intelligent

En résumé : Ce court essai (moins de 100 pages) abondamment illustré par des détails de peintures célèbres examine les rapports que l’historien d’art Daniel Arasse entretenait avec la photographie, dans son travail quotidien de recensement des oeuvres et dans sa sa pensée théorique.

L’intérêt : Eminent spécialiste de la Renaissance italienne et inlassable vulgarisateur de l’histoire de l’art, Daniel Arasse s’est fait connaître du grand public pour ses ouvrages sur l’importance du détail en peinture. On lui doit notamment d’avoir lancé la grande mode des livres qui se proposent de nous apprendre à regarder et comprendre les oeuvres les plus célèbres, celles que nous ne voyons plus à force de les avoir trop vu. Neuf ans après sa mort, alors que ses ouvrages sont devenus des classiques de l’histoire de l’art,  Pauline Martin et Maddalena Parise, historiennes d’art, montrent comment Arasse s’est servi de la photographie pour scruter l’intimité des oeuvres et révéler un détail incongru, porteur d’un sens caché. Puisant dans l’exceptionnelle photothèque du maître, elles offrent ainsi de beaux exemples de tableaux insolites dans des tableaux classiques : le pied de l’Olympia de Manet, le soleil voilé, tout juste perceptible, de La Ville idéale ou encore une tâche étrange sur la robe de Madame Moissetier de Ingres. On lira également le chapitre consacré au parallèle arassien entre photographie et guillotine, l’une et l’autre ayant suscité autant de répulsion que de fascination dans leur capacité à déshumaniser les gestes sacrés de la création artistique et de l’exécution capitale. Arasse surinterprétait-il ? Peut-être. Mais il le faisait incontestablement avec un talent incomparable.

En savoir plus : les livres de – et sur – Daniel Arasse sur laprocure.com

Comment j’ai arrêté de consommer – Frédéric Mars 

Première impression : un vrai problème Seconde impression : une démarche intéressante

En résumé : On dépense, on accumule, on jette, par automatisme et sans jamais se demander ce que ces achats nous apportent réellement. Pendant un an, l’auteur a tenu le pari avec sa famille d’arrêter de consommer. Une vie sans soldes. Sans hypermarchés. Sans abonnements. Sans carte bleue. Sans crédit ni découvert. Sans publicité. Et sans marques. Impossible ? Difficile en tout cas.

L’intérêt : aujourd’hui, tout doit pouvoir se tester : la nouvelle plate-forme interactive consacrée à l’univers d’Harry Potter, les « milkshakes vanille à Paris », les véhicules de l’Armée, le massage au bureau, les foires aux célibataires… Le journaliste américain A. J. Jacobs en a même fait un genre à part entière. Après One Man’s Humble Quest to Become the Smartest Person in the World, dans lequel il lit l’Encyclopédie Britannica de A à Z, et The Guinea Pig Diaries: My Life as an Experiment, où il devient un sujet de recherches biomédicales, Jacobs s’est fait connaître du grand public avec L’année où j’ai vécu selon la Bible. Le succès de l’ouvrage aidant, d’autres auteurs européens se sont essayés à cette « littérature du test ». L’intérêt de la démarche est pourtant loin d’être toujours probant. Si L’année où j’ai vécu selon la Bible montre concrètement combien l’interprétation littérale du Livre est non seulement difficile mais, qui plus est, parfaitement absurde quand elle devient systématique, on n’apprend rien – ou pas grand chose – en passant Une semaine à l’aéroport avec Alain de Botton. Rien en tout cas qui n’ait déjà été dit ou qui pourrait l’être dans le cadre d’un travail journalistique classique. Qu’en est-il de « L’année de lutte contre l’enfer marchant » que Frédéric Mars raconte dans Comment j’ai arrêté de consommer ? D’emblée, l’auteur pose le problème fondamental de la consommation en soulignant combien sont rares les achats qui  contribuent réellement à nous mettre en contact avec nous même et avec les autres. Comme une drogue, la consommation a tout d’une fuite en avant et d’une aliénation qui refuse dire son nom. Mais le savoir est une chose. Changer effectivement de mode de vie en choisissant de moins consommer en est une autre. Car toute la société est conçue pour nous inciter à acheter en permanence : l’augmentation du temps libre qu’il faut bien occuper, les facilités de paiement offerte par la carte bleue, le découvert autorisé, le prélèvement automatique ou encore le crédit à la consommation. Des facilités auxquelles s’ajoutent la force extraordinaire des habitudes, l’omniprésence des médias et des marques, la quête permanente de nouveauté, le coût prohibitif de la réparation par rapport à un remplacement pur et simple…  Jusqu’au pouvoir d’achat érigé en valeur et en idéal politique à part entière ! S’engager dans la déconsommation consiste donc à en une remise en cause complète. Et c’est là aussi que le témoignage de Frédéric Mars est intéressant : le choix de consommer le strict nécessaire ne demande pas seulement de la volonté pour résister à la tentation et à la facilité. La déconsommation suppose aussi de payer plus cher pour privilégier la qualité, d’affronter le regard de l’entourage qui ne partage pas le même combat et de consacrer plus de temps pour faire ses achats en direct, suivre ses comptes, régler ses factures par chèque, retirer du liquide… Frédéric Mars le note d’ailleurs avec ironie : jamais il n’a consacré autant de temps à sa consommation depuis qu’il a décidé de moins consommer !  Au final, une conclusion s’impose : il est impossible de ne rien acheter du tout, surtout lorsqu’on a des enfants qui baignent en permanence dans la culture de la consommation. Rien ne dit d’ailleurs que cela soit souhaitable. La déconsommation dans sa version la plus radicale est une forme avérée d’austérité, de priorité donnée à la raison sur le plaisir, de retour à un monde qui ne reviendra probablement jamais. Qui plus est, comment ne pas admettre avec Frédéric Mars que le fait de payer développe aussi une forme d’exigence nécessaire ? Mais si la déconsommation n’est peut être pas une fin en soi (à chacun d’en décider), l’expérience présente au moins le mérite de mettre un terme à une consommation irraisonnée et compulsive, réfléchir à ce que nous rend vraiment heureux et nous rend un peu plus libre. Ce qui, on en conviendra, n’est déjà pas si mal !

Aller plus loin avec : la critique de Comment j’ai arrêté de consommer sur lejardindenatiora.wordpress.com ainsi qu’une critique positive et une critique négative de L’année où j’ai vécu selon la Bible

Les seigneurs du management – Stephano Mastrogiacomo

Première impression : un livre sur les gourous ? Seconde impression : pas du tout

En résumé : « A travers 85 stratagèmes désintéressés en apparence mais redoutables humainement, Stefano Mastrogiacomo et Pierre Sindelar dénoncent de manière originale et forte ces techniques de sabotage insidieuses et ces comportements managériaux toxiques qui engendrent de la souffrance au travail. »

L’intérêt : vous rêvez d’une promotion mais vous n’avez ni les moyens de recourir aux services d’un coach, ni le temps de lire un pavé pour savoir comment vous imposer face à un concurrent retors. Vous doutez même du sérieux de ce genre de littérature puisse vraiment vous y aider. Ne cherchez plus : vous allez aimer Les seigneurs du management. Les auteurs, deux Suisses,  un homme d’affaire rompu au fonctionnement des multinationales, et un consultant en psychologie des organisations, dévoilent « 85 stratagèmes pour éliminer subtilement vos rivaux dans la guerre des promotions et des bonus ». Sérieux ? Oui. Quoi que, pas vraiment. Enfin, ça dépend. Comme tous les livres d’anti-management, Les seigneurs sont persuadés que la capacité à se vendre importe autant, sinon plus, que la réalité des résultats. Autrement dit, plutôt que de vous échiner à atteindre vos objectifs, toujours plus vagues à mesure que vous gravissez les échelons, mieux vaut vous attribuer le succès des uns et profiter de l’échec des autres. Et plutôt que de compter sur l’honnêteté et le courage du genre humain, misez sur sa mesquinerie et sa lâcheté. Ces quelques grands principes étant posés, tout est dit ou presque. Le reste n’est question que d’exécution et de circonstances. En fonction de votre personnalité et de votre entreprise, vous suivrez donc plus ou moins Les Seigneurs dans leurs recommandations. Peut être même, regretterez-vous, comme nous, que les 85 stratagèmes soient essentiellement tournés vers les niveaux inférieurs, comme si le danger de la concurrence venait essentiellement du bas, Stephano Mastrogiacomo et Pierre Sindelar se montrant beaucoup moins locaques sur la façon de piéger ses collègues et de flatter ses supérieurs. Un luxe sans doute hors de portée pour deux hommes qui travaillent avec les responsables de grandes entreprises. Tous les autres salariés, que les jeux de pouvoirs désintéressent ou découragent, y verront, quant à eux, une raison supplémentaire de désespérer de l’équité en entreprise. Mais le monde des affaires n’est-il pas intrinsèquement injuste ?

Extraits ici

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